La stratégie des mouettes

Publié le par Bobzeflash


Lorsque tu grandis à Marseille, forcément un jour ou l'autre, tu es amené à observer les mouettes. Tu découvres alors ce que ces animaux peuvent avoir d'intriguant. Plus tard, en grandissant, si ton intérêt pour les mouettes ne s'est pas émoussé, tu cherches à approfondir tes connaissances (Trivers, Ardrey, Maynard Smith) et tu découvres un peuple étonnant : le peuple mouette.

Interressons-nous par exemple, et au hasard, à la copulation des mouettes, et plus particulièrement à la stratégie post-parturiale des mâles et la subséquente stratégie prénuptiale des femelles. Que découvre-t-on ?

1/ L'ordre de mission est simple : il s'agit de s'assurer la plus large descendance. Il faut donc fabriquer le plus grand nombre de petits (a). Mais pas seulement : il faut aussi s'assurer de leur viabilité (b). Le but du jeu est donc : se tirer le premier. Eh oui ! car celui qui se tire le premier peut aller procréer encore ailleurs (a), et il sait que le parent restant va nécessairement s'occuper des petits pour ne pas les laisser mourir (b). Il gagne donc sur tous les tableaux.

2/ Qu'observe-t-on ? aussi étonnant que ça puisse paraître, c'est très souvent le mâle qui se tire et non la femelle. Tout simplement parce que c'est elle qui consent le plus lourd investissement (gestation + ponte) et qu'elle cherche logiquement à rentabiliser cet investissement. Tandis que l'investissement du mâle (copulation) est peu coûteux. Le mâle va donc abandonner la femelle, sachant qu'elle s'occupera des petits, et ira copuler ailleurs afin de s'assurer une plus large descendance.



2bis/ Là, forcément, tu crois que je te vois pas venir avec tes gros sabots, tu vas me sortir, avec ce petit air satisfait qui peut être si agaçant : "oui, mais les mouettes tridactyles, elles sont monogames et fidèles à vie". Les tridactyles rien du tout. Comme nous l'a rappelé en son temps un épais philosophe allemand, le paradoxe subsiste tant qu'on ne prend pas suffisamment de recul pour adopter un point de vue qui englobe les deux positions, et les réconcilie de fait. Chez les tridactyles, le mâle ne se casse pas. Il ne se casse pas tout simplement parc qu'il sait que la femelle est incapable d'élever seule les petits : si le mâle part, ils mourront : l'objectif (a) est atteint, mais pas le (b). D'ailleurs, le mâle aussi est incapable d'élever seul les petits, ce qui fait que la femelle reste au nid [pour ne pas en savoir davantage, cliquez ici]

3/ Devant cette stratégie post-parturiale assez flippante des mâles, les femelles s'organisent, faut pas croire. Là, ça devient très intéressant (je veux dire, encore plus qu'au début de l'article) : elles accroissent le coût d'investissement du mâle, en se faisant désirer plus longtemps, afin d'éviter les chaudards, en faisant leur belle, en se trémoussant et en ne se laissant pas pêcho comme ça. Elles finissent par sélectionner un mâle patient, qui, ayant attendu, sait que le coût d'investissement est lourd, et souhaitera rentabiliser cet investissement en restant au nid plus longtemps, s'imaginant que toutes les femelles ont tendance à se comporter ainsi.

4/ Alors là, tu te dis : ah ben oui, fallait y penser, les femelles se liguent entre elles, adoptent la même stratégie et ainsi fidélisent les mâles. Eh bien non ! ce n'est pas si simple et la faille dans leur plan ne vient pas des mâles : la faille vient des mouettes-salopes, qui se font pêcho pour un oui pour un non, et qui cassent le marché ! parce que du coup, les difficiles ne peuvent pas se permettre d'être trop difficiles, pour rester compétitives. Elles cherchent alors le point de rupture dans leur stratégie : faire attendre le mâle, sans pouvoir se permettre de le faire attendre trop longtemps, tout ça à cause des mouettes-salopes.

5/ génétiquement, un point d'équilibre oscille dans la répartition des mouettes entre les difficiles et les salopes : trop de difficiles, et les quelques salopes se feront féconder au détriment des difficiles, accroissant la proportion de leurs gènes dans la colonie ; trop de salopes et les quelques difficiles qui auront su attirer des mâles patients vont optimiser les chances de viabilité des petits, contrairement aux mouettes-salopes-mères-célibataires, et vont accroître la proportion de leurs gènes dans la colonie.

Conclusion : ne jetez pas la pierre aux mâles, ne jetez pas la pierre aux femelles, ni même aux femelles-salopes. CHACUN JOUE SA CARTE, cherchant tous à satisfaire à leur mission d'optimisation de leur descendance, le mâle en allant copuler à tout va, la femelle en faisant sa relou dès que le mâle veut aller boire un coup avec ses potes au troquet du coin, ou en se faisant saillir dès que sa copine a tourné le dos, histoire de la doubler.

Avertissement postlogue : toute ressemblance avec des connaissances humaines à vous ne serait que forfuite coïncidence, même si je reconnais que moi ça me rappelle des gens que je connais, en fait, mais bon, après c'est vous qui voyez.

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raymond 31/12/2006 00:18

Merci pour ta réponse précise et bien argumentée. Je ne suis pas certain, cependant, d'avoir tout compris. Dois-je en déduire que grâce à la grippe aviaire, les mouettes mâles de quarante ans grasses du bide et sans plumes sur la tête qui porteraient un prénom bien tendance genre Raymond ou Marcel seront désormais appelées à pallier la carence reproductrice de leurs congénères plus jeunes. Faites-moi rêver, docteur ! Mon heure est-elle enfin venue ?

Bobzeflash 11/01/2007 20:01

Bravo Raymond, tu y es.Avec le réchauffement climatique, l'avenir t'est ouvert.

raymond 30/12/2006 13:50

L'émergence de la grippe aviaire est-elle selon vous de nature à provoquer une modification durable du comportement des mouettes ?

Bobzeflash 30/12/2006 21:55

Cher Raymond (je feins de prendre ta question au sérieux car je la trouve fort intéressante),il est fascinant d'observer que dans toute espèce, la diversité génétique aboutit toujours à des individus assez mal adaptés à leur milieu, et plus ou moins condamnés à ne pas pouvoir propager leurs gènes bien longtemps, sauf que de temps en temps survient une catastrophe ou une épidémie, et les parias d'avant deviennent subitement les mieux armés face à des conditions extrêmes pour lesquelles ils sont mieux adaptés que leurs camarades, uniquement préparés pour les conditons standard.Et puis donc, toutes les normes sont redéfinies autour de ces individus, tout semble alors possible, sauf que le comportement des mouettes est à la base de la stratégie de la majorité des espèces animales et des humains : ça je ne pense pas que ça bouge tant que les données de bases seront là (répartition sexuelle du travail avec les femelles qui portent le bébé et les mâles qui ne font que semancer).

Julien 06/12/2006 23:49

Sympa la démo, je pense que j'aurais accroché en svt avec ce genre de pédagogie... (non, parce que la mouette-salope, je suis sûr qu'elle a pas un mauvais fond en fait...)

phast'n 06/12/2006 10:22

 pour le point 2 (non bis), le fait que ce soit les mâles qui partent et non la femelle n'est il pas simplement explicable par un phénomène purement biologique. C'est à dire une seule couvée possible par femelle mais plusieurs saillies par mâle??
sinon tu sais ce que je pense de tes théories globalisantes fondées sur 3 espèces animales et / ou végétales pour en tirer une explication valable pour le monde et notamment les humains (tout en cachant le côté bricolage du truc derrière ta citation de K.Popper selon laquelle une théorie scientifique doit comporter une faille car elle a pour vocation d'être invalidée)
sinon comme toujours c'était marrant. (il est vrai que j'aurai pu limiter mon commentaire à cette simple phrase, mais bon on ne se refait pas)

Ada 05/12/2006 17:48

J'me sens pas très bien là...carrément mâle même.

Bobzeflash 06/12/2006 08:15

La diversité génétique présente chez les mouettes comme chez nous permet l'apparition de bêtes curieuses, comme des mâles souhaitant s'établir en famille, ou des femelles arborant une sexualité plus libre. Et heureusement, aurais-je tendance à dire.